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Voici comment mon histoire a façonné mon regard

  • Photo du rédacteur: Véra Cavaciuti
    Véra Cavaciuti
  • il y a 2 heures
  • 5 min de lecture
mon histoire

Il y a des images que l’on crée parce qu’elles sont belles.Et puis il y a celles que l’on crée parce qu’elles deviennent nécessaires.


Pendant longtemps, j’ai cru que mon métier consistait à photographier les femmes telles qu’elles étaient devant moi : leur visage, leur corps, leur lumière, leur présence. Je cherchais à leur offrir une image juste, une image dans laquelle elles pourraient se reconnaître, parfois même se découvrir.


Puis, au fil des années, quelque chose a changé.


À force de photographier des femmes à des moments charnières de leur vie — la maternité, la transformation, la reconstruction, l’affirmation de soi — j’ai compris que je ne regardais jamais seulement une silhouette ou un visage. Je regardais une histoire. Une traversée. Une part visible et une part cachée.


Chaque femme arrivait avec ce qu’elle voulait montrer, mais aussi avec ce qu’elle gardait pour elle. Ses pudeurs. Ses doutes. Ses blessures. Sa force. Ses silences. Ses contradictions.

Et c’est peut-être là que mon regard a commencé à se transformer.


Je n’ai plus voulu seulement photographier la beauté.J’ai voulu photographier ce qui résiste. Ce qui se relève. Ce qui revient à la lumière après avoir été longtemps contenu, abîmé, étouffé ou oublié.


Mon histoire personnelle a façonné ce regard, même si elle n’apparaît jamais de manière littérale dans mes images.

Elle est là, pourtant.

Elle est dans les corps qui se redressent.


Dans les regards qui ne demandent plus la permission.

Dans les femmes que je photographie comme des présences, et non comme des objets de contemplation.

Dans cette manière de chercher la puissance sans effacer la fragilité.

Dans cette volonté de montrer que l’on peut être blessée et souveraine, vulnérable et immense, douce et indomptable.


Mon parcours de femme a nourri mon parcours d’artiste.


Il m’a appris que l’image peut enfermer, mais qu’elle peut aussi libérer. Qu’un portrait peut être une assignation, mais qu’il peut devenir une reconquête. Qu’être regardée n’est pas toujours simple, surtout lorsque l’on a longtemps appris à se juger, se corriger, se cacher ou se réduire.

Alors, peu à peu, ma photographie est devenue un espace de transformation.


Un espace où les femmes peuvent déposer quelque chose.Un espace où elles peuvent se voir autrement.Un espace où le corps n’est pas réduit à ce que l’on attend de lui, mais devient un territoire d’histoire, de mémoire et de puissance.


C’est de là que sont nées mes séries artistiques.


Déesses n’est pas née d’un simple désir esthétique.

Elle est née d’un besoin de raconter les femmes autrement.


Je voulais créer des images où les femmes ne seraient pas seulement belles, mais complexes. Des images où elles pourraient être multiples : mères, amantes, guerrières, survivantes, créatrices, solaires, sombres, blessées, libres.


La mythologie s’est imposée naturellement, parce qu’elle permet de dire ce que le portrait classique ne dit pas toujours. Elle donne une forme symbolique à ce qui nous traverse. Elle transforme l’intime en figure. Elle permet à une femme réelle d’incarner quelque chose de plus grand qu’elle, sans jamais perdre son humanité.


Dans Déesses, chaque image devient une rencontre entre une femme et un symbole.


Une couleur. Une pierre. Une matière. Une lumière. Un geste. Un regard.


Dans Déesses Déchues, cette recherche devient plus profonde encore.


Je me suis intéressée à ces figures féminines que les récits ont condamnées, punies, sacrifiées, transformées ou rendues monstrueuses. Ces femmes que l’on a souvent racontées à travers la faute, la peur, la honte ou la violence.


Méduse, Iphigénie, Ariane, Danaé, Arachné, Écho…Toutes portent en elles quelque chose qui dépasse le mythe.


Elles parlent des femmes à qui l’on a pris la parole.

Des corps jugés.

Des colères incomprises.

Des silences imposés.

Des transformations subies.

Mais aussi de la possibilité de reprendre son image.

C’est cela qui me touche profondément.


Je ne cherche pas à embellir ces figures. Je cherche à les regarder autrement. À leur rendre une présence. À déplacer le regard. À montrer que ce que l’on a appelé faiblesse, folie, faute ou monstruosité peut parfois être relu comme une puissance, une blessure, une résistance ou une vérité.


Mon histoire a façonné mon regard parce qu’elle m’a appris à ne pas m’arrêter à la surface.

Elle m’a appris à chercher ce qui se cache derrière une posture.

À écouter ce qu’un visage ne dit pas immédiatement.

À respecter les contradictions.

À ne pas opposer la beauté et la douleur, la lumière et l’ombre, la douceur et la colère.


Dans mon travail, je ne cherche pas des femmes parfaites.

Je cherche des femmes présentes.

Présentes à elles-mêmes.

Présentes dans leur corps.

Présentes dans leur histoire.

Présentes dans leur puissance, même lorsqu’elle est fragile.


C’est pour cela que la lumière occupe une place si importante dans mes images.


La lumière n’est pas seulement un outil technique. Elle est un langage. Elle révèle, elle protège, elle découpe, elle enveloppe, elle dramatise, elle adoucit. Elle peut faire surgir une force ou préserver un secret.


Je l’utilise souvent comme une matière vivante, presque comme une peau supplémentaire. Elle vient poser une intensité sur le corps, donner du relief à une émotion, transformer une présence en apparition.


Les couleurs, elles aussi, racontent.


Elles ne sont jamais choisies au hasard. Elles portent une vibration, une énergie, une mémoire. Elles permettent de donner à chaque œuvre une tonalité émotionnelle : l’or de la souveraineté, le rouge de la colère ou du vivant, le bleu de la profondeur, le violet du mystère, le noir du silence, le blanc d’une forme de renaissance.


Ce que je crée aujourd’hui est donc le résultat d’un long chemin.


Un chemin de photographe, bien sûr.Mais aussi un chemin de femme.


Je ne raconte pas mon histoire directement dans mes œuvres. Je n’en fais pas le sujet. Je n’en donne pas tous les détails.


Mais elle est là, dans ma manière de regarder.


Elle est là quand je refuse de réduire une femme à une image attendue.

Elle est là quand je choisis de montrer une force qui ne cherche pas à être douce pour être acceptable.

Elle est là quand je photographie un corps comme un territoire, pas comme une surface.

Elle est là quand je transforme une blessure symbolique en œuvre.

Elle est là quand je cherche, image après image, à rendre aux femmes une part de leur récit.

Au fond, mon histoire n’est pas le centre de mon travail.

Mais elle en est le point de départ silencieux.


Elle m’a appris que certaines images peuvent réparer quelque chose.Pas tout. Pas entièrement.Mais quelque chose.


Une image peut déplacer un regard.Elle peut redonner une place.Elle peut faire exister autrement.Elle peut transformer une femme en figure, non pas pour l’éloigner d’elle-même, mais pour révéler ce qu’elle portait déjà.


C’est peut-être cela, finalement, qui guide mon travail artistique.


Créer des portraits qui ne demandent pas aux femmes d’être moins.

Moins intenses.

Moins complexes.

Moins blessées.

Moins puissantes.

Moins visibles.


Créer des images où elles peuvent être tout cela à la fois.


Des femmes réelles.

Des figures symboliques.

Des corps traversés.

Des présences souveraines.


Des Déesses, non pas parce qu’elles seraient parfaites, mais parce qu’elles osent enfin occuper toute leur place.

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